vendredi 22 septembre 2017

Au diable vous partîtes



Au bar du Blue Note. L'air est épais comme un mastic. Fumées. Alcools. L'ombre de Chandler plane sur les verres alignés derrière le comptoir. Un vieux saxo baveux, poussif, catarrheux, et un vieux pianiste arthritique et myope éructent un dernier air de blues.
Jim l'a. Le blues.
Jim contemple son whisky d'un oeil vitreux.
Le barman essuie ses verres d'un oeil torve.
Des clients comme lui, qui se laissent aller aux confidences après deux heures du matin, il s'en colle dix par semaine. Des allumés. Des ténébreux. Des affligés, inconsolables même après quinze verres bien tapés. Des dépressifs à la gomme. Il connaît.
Jim s'excite.
Elle était là. Tu vois, mon gars, juste là, dans le chaud de mon bras. Belle, putain qu'elle était belle. Plus que ça. T'aurais vu, mon pote, les yeux de cette fille. Sa bouche. Sa peau comme du lait. Ses seins comme des pommes. Bon dieu ses seins, à pleurer à genoux, à croire en dieu...Et ses cheveux, des flammes. Comme celles qui sortaient de la cabane du vieux Wilson quand il a foutu le feu à son réchaud et qu'il a failli se faire rôtir la carcasse comme une châtaigne, tu vois ça, petit ?
La châtaigne, c'est elle qui me l'a mise. En plein coeur. Paf! une décharge de dix mille volts dans les ventricules. Rien qu'en me regardant dans les yeux...Putain ! On était bien ensemble. Ça collait entre nous. On touchait les nuages. On pissait des étoiles quand on partait au ciel ensemble. C'était beau comme un tableau.
Elle s'est barrée. Non mais tu crois ça, mon pote ? Qui peut croire ça ? Elle m'a planté là comme un clou rouillé dans une planche pourrie. Je me souviens bien, on était le 22. Tiens, comme aujourd'hui, tu vois. Ouais, le 22 septembre. Ben j'vais t'dire, mon gars. Aujourd'hui, je m'en fous. Mais alors je m'en fous, tu peux même pas savoir comme je m'en fous. Qu'elle parte au diable !
- Vous dites ça...
- Non, j't'assure, mon gars, j'ai assez chialé. Elle est où elle veut, elle voit qui elle veut, je m'en tape.  
- Ben pourquoi vous êtes triste, alors ?
- Ecoute ça, mon gars, mets-toi bien ça dans ta p'tite cervelle de piaf boutonneux. Une fille comme ça, quand elle part, on est triste, et quand on n'est plus triste, et ben... on est triste quand même. 
- ...
Ouep ! on est triste... de plus être triste.
- C'est compliqué, votre truc !
- Tu l'as dit, bouffi. Mais tu peux pas comprendre. Faut avoir aimé une fille comme elle. Et ça, c'est pas donné à tout le monde.


A Brassens.
Musique: le 22 septembre, version Michel Zenino


samedi 16 septembre 2017

Emancipation

« Eduquer ce n'est pas remplir un vase, c'est allumer un feu. »
William Butler Yeats







« Quelle chance de vivre au siècle de la photographie…Ainsi, l’on peut retrouver dans une boîte en carton bleu, des images enfuies dont l’émotion nous étreint un instant. Je regarde les visages de mes trois enfants, je caresse du doigt leur blondeur dans la lumière si belle du matin.  Je suis fière. Mais soudain, dans le silence, et le brouillard qui monte de mon café fumant, mes yeux se troublent et il me semble que nettement, j’entends leurs cris dans le jardin...
Je le savais, depuis le début,  en regardant leurs petits bras blancs et doux dans leurs langes, qu'ils me feraient ce coup-là. Je ne suis pas triste. Juste un peu abasourdie que cela soit venu si vite. En un éclair. En un éternuement. »
*
J'avais écrit cela un jour de mélancolie. Certains d'entre vous auront peut-être reconnu les mots d'un ancien billet. 
Mais aujourd'hui, je voudrais dire que cette nostalgie des premiers départs du nid heureusement se dépasse. Je n'éprouve plus qu'une joie intense, délicieuse, indicible d'avoir allumé ce feu en eux. Qu'on les ait  accompagnés, poussés, encouragés. Non sans heurts ni difficultés. Mais toujours avec jubilation.
Ils ont atteint le meilleur du fruit de l'éducation : l'émancipation, le sésame d'une vie épanouie d'adultes autonomes et de citoyens éclairés. 
Un de ces quatre, si vous voulez, je vous reparlerai de chacun d'eux. C'est un sujet que j'affectionne assez...


¸¸.•*¨*•







mardi 12 septembre 2017

Lettre au poète








Cher poète,




C'est vrai, tu as un don. Tu sais attraper les mots au lasso,  les accrocher comme des mouchoirs de batiste blanche sur un fil tendu de soie, entre les êtres. 
Chacun se retrouve en eux, car tu prends le miel et le vent au coeur de chacun, pour les nouer en échelles au-dessus des précipices. Et tu trempes ta plume de générosité pour balayer les évidences et les malheurs sans nom. Quand tu t'écries, tu écris le monde. De ton pinceau tu le peins. En couleurs qui cerisent, qui abricotent, qui citronnent. 
C'est vrai, tu as un regard doux de faon, les ailes d'un géant et le coeur en dentelle. Mais la force des haubans pliés, torturés, hurle dans tes émois quand tu passes le cap Horn.
Je t'écrirai mes hésitations, mes maux de coeur, mes peines de trèfle et de carreau.
Et toujours tu les tisseras de songes nacrés pour me les offrir au réveil.
J'aime plonger dans tes eaux glauques ou transparentes, laver mon sang séché aux cicatrices de tes épreuves, oublier mes tracas et mes trébuchements d'albatros, parfois malade de ne pas comprendre.
Tu me rassures.
Quand le jour se fait sombre, tu cueilles la lumière.
Quand la nuit s'éternise, tu viens secouer mon cocotier de mille façons. Mes feuilles s'envolent. Mes étoiles froufroutent.  Et la lune triomphe des nuages. Et l'aurore triomphe de la peur.
Toujours, je te reconnaîtrai, entre mille. Tu as le front tremblant de ceux qui savent.
Les écrans de fumée, tu les effaces. Tu connais le secret des larmes.
J'ai besoin de toi, comme le monde a besoin d'air et d'eau. Et de la course du soleil.
Sans toi, tout s'effondre dans le cratère béant d'un gouffre d'absurdité.
Ne t'en va pas. Reste toujours assis sur le rebord du monde. La musique qui sort de ton chant, c'est de l'amour en barre.


A mon ami Bizak
Et à tous les poètes qui enchantent le monde.

Musique: Drive the cold winter away.