lundi 19 février 2018

Horoscope mystérieux







Lakevio nous propose cette semaine de nous emmener dans l'escalier, forts de cette citation de Patrick Modiano :

« Il ne faut jamais éclaircir le mystère. De toute façon, un écrivain ne le pourrait pas. Et même s'il cherche à l'éclaircir de manière méticuleuse, il ne fait que le renforcer. »



Et pour les Impromptus littéraires, qui font sortir la Lune de sang.


















Un soir de lune de sang, j'ai rencontré sur mon palier un astrologue.  Sa robe d'étoile azurée scintillait dans l'obscurité. Il m'a donné votre horoscope mais chut ! Ne le dévoilez pas...




***


Bélier
C'est tout en haut de l’escalier que vous trouverez votre clé. Et votre énigme personnelle ne contemplera plus que vous. Gravissez tout doux les degrés, et sur la pointe des pieds, pour capter ce souffle subtil, cette énergie évanescente qui vous portera tout en haut, plutôt que de vous essouffler à les écheler quatre à quatre. C’est ainsi que l’on raffermit sa hardiesse et ses mollets.

Balance
Sur le palier…à droite ? à gauche ? Vous hésitez, vous balancez, la vie pour vous est un dilemme, une éternelle croisée des routes, suivis d’un autre niveau, et d’autres routes entrelacées. Respirez ! vraiment, respirez ! Sinon vous risquez d’énerver un bélier ou un sagittaire...avant de s'en servir bien sûr !

Vierge
Quel est donc ce rayon de lune ou de soleil où vous courez ? Peut-être l’avatar fugace de votre rêve en bandoulière, vous que la crainte désespère…Si vous n’aimez  la sombritude, ouvrez votre regard profond et captez la fine lumière, elle est tout près. Mais chaussez des lunettes noires qui vous donneront, c’est écrit, un air extrême de mystère.

Lion
Vous êtes de ces fauves-là qui montent impérialement, tous les degrés de l’existence, palais de songes flamboyants, votre port royal et altier ne se prendra pas les pieds dans le tapis rouge carmin des contrariétés passagères, grâce à la triple conjonction bénéfique de Jupiter, de Saturne avec ses anneaux et du balai de la concierge.

Verseau
Tout est trempé après l’averse de problèmes épineux, et vous risquez de trébucher sur le marbre luisant d’et puis ? Et alors ? Mais encore ? Cherchez partout le moindre indice, accrochez-vous bien à la rampe, et vous ferez un pied-de-nez aux nez-de-marches en laiton. Ou en letton, si vous avez de l'amour pour les pays baltes. 

Taureau
Méditez cette citation de notre grand Romain Gary
« Je me suis assis dans l'escalier et j'ai pleuré comme un veauLes veaux ne pleurent jamais mais c’est l’expression qui veut ça »
Et si vous sautiez la barrière ? Un scorpion en pince pour vous. C’est clair, vous pouvez foncer. N'hésitez plus, le chiffon rouge est accroché à un barreau.Et ne pleurez plus comme un veau.

Cancer
Une boule de cuivre rose scintille au pied de la volée. Un symbole de vent solaire ? Un point final d’exclamation à une histoire en pointillés ? Ou une inaccessible étoile ? Ne vous perdez en conjectures, la vie vous attend tout en haut, sixième étage, porte bleue.
Tapez trois coups : votre spectacle va pouvoir enfin commencer. Comédie ou tragédie ? Vous avez le choix du pari.

Capricorne
Vous souffrez d’esprit d’escalier, les Jorédu, les Jorépu, créatures mystérieuses qui vous collent aux entournures et vous soufflent toujours trop tard, la réponse qui ferait mouche. Mais aujourd’hui profitez-en, Vénus vous a à la bonne, et vous serez vraiment surpris de ce merveilleux à-propos qui vous emmitoufle d’audace. Jetez-vous dans les bras du vent. Et caressez la conjoncture.

Scorpion
On vous écrase, on vous épingle avec des mines dégoûtées quand on vous croise dans l’escalier. Mais aujourd’hui c’en est fini. Vous allez pouvoir leur montrer de quelle chitine vous êtes fait. Et que le feu qui vous dévore ne vous détruira jamais. Vous êtes empli de force vive et du souffle des profondeurs sous votre carapace noire. C'est votre beauté intrinsecte.

Sagittaire
Le bonheur à un jet de flèche, ça vous dirait ? Tirez-en une de votre carquois familier, bandez votre arc, votre arc-en-ciel, votre arc en ogive brisé. Grimpez une à une les marches au pas de Sioux, sans respirer et puis soyez prudent surtout, le bonheur est un oiseau fou qui ne demande qu’à s’envoler par le vasistas du palier.
  
Gémeaux
Vous monterez, et croiserez, dans l’autre sens et sans arrêt votre double qui vous ressemble. Mais ce n’est plus un escalier, soudain c’est une échelle de soie, un grain de haricot germé dans vos cœurs timides, éblouis, celle que Jack avait semée pour accéder au paradis.Proposez-lui donc un palier, comme un sas de décompression, enivrez-vous des bulles d’air qui s’échappent de la bouteille. Plongez enfin au bonheur trouble et apprivoisez votre double.

Poissons
Les prochains jours verront fêter votre énième tour de soleil ? Applaudissons des deux nageoires. Votre grande ingéniosité vous sort à chaque coup du sort, des tourbillons,  paquets de mer, escaliers en colimaçon. Vous aurez l’écaille luisante, et la branchie avantageuse et la vie vous fera de l’œil, un œil, bien sûr, de merlan frit. Mais pas de friture sur la ligne, vous serez aimé et compris.



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samedi 17 février 2018

En terrasse








« Quelques jours après, à la terrasse d'un café, je buvais de l'alcool tout en observant de l'œil droit une femme blanche et rose comme la reine des banquises et du gauche une femme bleu de Prusse, aux yeux brillants, aux lèvres blanches en glace de Venise, qui lisait une lettre écrite sur papier garance. »


 Robert Desnos








L'ombre de Léon-Paul Fargues rôde sur ce qu'il appelait malicieusement « les académies de trottoir ». 
Les terrasses de café ont quelque chose de très littéraire, elles sont si délicieusement inscrites à notre « tableau culturel français »...
En tout cas, elles brillent au petit panthéon portatif de mes plaisirs d'épicurienne.
J'y retrouve souvent mes amis pour partager quelques éclats de rire. Ou j'y vais seule, pour rêver ou observer les gens à travers le prisme de mon verre.
Ce que j'aime ? 
J'aime les petits déjeuners parisiens,  sentir les premiers rayons du jour caresser  les croissants, encore chauds et tout gonflés, un petit matin d'été. L'odeur du café fumant. Le sucre que l'on déshabille lentement de son papier, la confiture d'abricot que l'on étale sur le pain en se léchant les babines.
J'aime le chocolat chaud à la cannelle, au bar d'altitude, quand les doigts gourds se réchauffent sur la tasse, pendant que les dernières lueurs du jour nappent de rose les cimes comme dans une aquarelle de Samivel.
J'aime l'heure du thé au Commerce, sur la place des Tilleuls, devant la fontaine où s'ébattent les pigeons...Ou, tiens, le petit apéritif à la Marine, sur le port, bercée par l'odeur âcre de la marée,  déchirée par les cris des gabians qui rasent les voiliers du bout de leur aile de craie.
J'aime ce dernier verre impromptu, au café Grévin, en sortant du théâtre à minuit dans cette ambiance noctambule et assourdie dont s'emmitoufle Paris, seulement pour ceux qui se couchent tard.

En terrasse, j'attrape la joie en suspension dans l'air, je la capte, je la fais couler en petits ruisseaux d'encre sur les pages d'un carnet de moleskine. Elle se transforme en écriture. Pour dire les printemps, la fraîcheur de l'ombre d'une placette en été, le froid piquant d'un janvier quand s'installer dehors tient de l'audace folle. Ce qui m'importe, c'est moins ce que je bois que les mille sensations qui me traversent.

Non, je n'oublie pas que la mort a frappé, un soir de novembre, des gens qui, tout comme moi, y goûtaient l'insouciance d'un moment de liberté.
Mais aucune terreur ne saurait empêcher que l'on s'y égaie. L'amour y flotte en filigrane. N'en déplaise aux porteurs de haine et de sang.
Conversations badines, rêves éveillés, regards. Le musicien qui ne semble jouer que pour moi. Tout me charme quand j'écoute battre le coeur de la cité à l'étendard des terrasses. 


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lundi 12 février 2018

Algorithme cardiaque




Un quai de gare luisant de pluie.
Une femme en rouge, immobile et ruisselante, un homme pressé qui court vers...il ne sait pas lui même vers quoi il court. S'accrochant à son chapeau comme à la vanité de toute chose.
Mais savons-nous jamais vers quoi nous courons?
La rencontre est imminente.
Dans dix secondes, il va croiser son regard, qu'il n'oubliera plus.
A partir de là, deux hypothèses : ou il s'arrête, à bout de souffle, et décide de regarder la jeune femme au fond de l'âme. Ou il continue sa course, avec au coeur ce pincement de homard qui fait un mal de chien et qui se nomme regret.
Il décide de la regarder, finalement. Haletant, beau comme un italien quand il sait qu'il aura de l'amour et du etc, il plonge ses yeux dans l'eau sombre de ce regard de femme noyé de brume. Deux possibilités alors : ou elle répond à ce regard brûlant, car elle est de celles qui mettent du feu même sous l'orage, ou elle se détourne avec une mine de mépris, écroulant les rêves comme des châteaux de cartes. 
Par chance, elle le regarde fixement, avec ce léger sourire de Joconde qui invite au mystère.
Il peut alors choisir la voie classique, phrase d'accroche, invitation à boire un verre, délice de la conversation d'escalier, quand tout est encore possible, fugace et non accompli. Ou alors oser l'audace folle de l'enlacer et déposer sur ses lèvres un baiser de cinéma, dans ce décor grandiose de Charing-Cross qui ne semble avoir été conçu que pour les brèves rencontres.
En même temps, il ne sait pas si cette femme attend l'homme de sa vie, robe bague et enfants, ou si elle aime seulement les fugitifs emportements de la passion.
Pourquoi préfère-t-il se dire que ce magnifique oiseau de nuit, à la bouche scintillante de pluie et au coeur frémissant, n'attend qu'un peu de courage de sa part pour qu'ils s'envolent ensemble ?
Alors lui, l'homme pressé qui avait oublié le goût du sel, se sent pousser des ailes.
Et leur étreinte, au milieu des passants hagards dans le smog londonien, a ce goût d'éphémère éternité que ces derniers ne connaîtront jamais.
Une virgule suspendue dans le néant, avant le prochain choix : en rester là éblouis comme deux enfants et reprendre chacun le cours de sa vie. 
Ou choisir une chambre d'hôtel, où ils se donneront, se prendront, s’offriront aux yeux, aux narines, aux lèvres, à la bouche, à la langue, aux mains, aux doigts de l’autre. Deux perles nues et nacrées, luisantes et lisses, baignant entre les parois aux velours pourpres d’une huître voluptueusement close au temps et au reste de l’univers.
Et au petit matin frileux, une alternative à nouveau, se dire adieu, ou prolonger encore un peu le miracle, au risque de l'émousser...

A chaque instant, la vie nous offre une croisée des chemins. En une splendide succession de uns et de zéros. 


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Pour l'atelier de Lakevio, que je remercie.
Clin d'oeil à mon ami Dorian