lundi 16 avril 2018

Etonnant, non ?





Cela s'appelait « la Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède ». Une petite rubrique complètement déjantée proposée par Pierre Desproges.
J'ai grandi dans le culte de quelques grands de l'humour décapant et jubilatoire, dont les 3D : Dac, Devos, Desproges...
Je l'aimais beaucoup.
Pour commémorer l'anniversaire de sa triste disparition, que dis-je de sa perte irréparable, il y a trente ans déjà,  Valentyne nous propose de réécrire une « Minute nécessaire » en s'inspirant d'un de ses titres et de son style. Ce qui n'est pas une mince affaire... 
Mais j'ai bien aimé l'idée. J'ai choisi la minute numéro 17.









Commémorons n'importe quoi





En vous promenant, le dimanche, dans nos belles campagnes bucoliques, vous n’êtes pas sans avoir remarqué la prétentieuse manie de nos contemporains de commémorer n’importe quoi. Dans un pays où chacun peut se targuer d’être ou d’avoir été président de quelque chose, tout est bon pour se réunir autour de l’un d’eux et d’un monument quelconque, de préférence hideux et orné de fleurs périssables, et affublé d’un tapis rouge sur lequel les huiles, appelés corps constitués, viendront avec empressement et tremoli dans la voix prononcer des discours creux et superfétatoires, sur les valeurs de la république et autres mirages, au regard de la moralité élastique de ceux qui les prononcent. 
Puis le cortège, bille en tête et comme dans une danse bien réglée, ira se sustenter auprès d’un buffet aimablement payé par le contribuable pourtant réfractaire, qui se consolera en sifflant quelques verres de Picon bière et quelques cacahuètes douteuses offerts par l’épicerie du coin en échange d’un service rendu par le maire, qui sait allonger son bras si nécessaire.
Mais évitons d’emmener notre discours dans des ramifications superflues et néanmoins concomitantes, et concentrons-nous sur l’essentiel : que pourrait-on commémorer à Clochemerle ou ailleurs si, par le plus grand des hasards,  on n’avait soudain plus d’idées ?
Commémorons alors vraiment n'importe quoi :
Versons une larme mémorable pour l’invention du taille-crayons, la date dentrée des deux Dupondt dans la police, ou encore la victoire des Xylocopes sur les Ammophiles en 46 avant notre ère. Evénements qui, vous en conviendrez, ont largement contribué à changer la face du monde et des environs,  et méritent à ce titre les honneurs d'une cérémonie aussi magnifique que parfaitement inutile.

Etonnant, non ?

¸¸.•*¨*• 🦋




Pour l'atelier de Valentyne, donc.

Et aussi pour l'atelier d'écriture « Treize à la douzaine » où il s'agissait de placer les mots : crayon, police, allonger, xylocope, prétentieuse, épicerie, danse, empressement 
ramification, réfractaire, tête, consoler, promener.

Et enfin, ici, la « vraie » minute, du titre de laquelle je me suis inspirée.

mercredi 11 avril 2018

Le château de sable





Quoi ? T'es parti, toi aussi ? 
Mince alors !
Toi, le rêveur, le poète, l'enchanteur un peu perché qui me faisait rêver.
Mais qu'est-ce que vous avez tous à casser votre fichue pipe ? La vie, décidément, c'est rien qu'un château de sable...
Allez, écoute. Et champagne !








Au pays des aurores australes, au bord d’un lac, poussait un grand château tout droit. Ses tourelles et ses donjons avaient la couleur fauve du sable des contrées lointaines.
 Une magicienne menait au vent son équipage de chevaux palominos dans un poudroiement de poussière d'ocre, portée par le tourbillon salé de l’air marin, et caressant de ses doigts son violoncelle. En un geste suave, comme le lui avait appris la vieille Belindra. La sorcière aux cheveux bleus.
 Elle arriva au pied du château, où trois blondinets dormaient sur le pont-levis, bercés par les paroles d’un homme au visage d’ange. C’était un conteur de fables, un de ces enchanteurs qui font rêver les enfants d’envols superbes, de météorites et de lumière d’or à travers les nuages.
 Les sons du violoncelle envoûtèrent l’enchanteur. D’un seul coup d’archet magique, qui frappe d’un amour gigantesque le cœur de ceux qui le croisent, il fut subjugué par l’ardente beauté sauvage de la magicienne, un don que ses marraines fées avaient versée en élixir dans son berceau de nacre et de pin.
 Elle le prit par le bout du cœur.
 Ils firent de ce jour-là un rêve velouté, une cathédrale d’amour, sous les constellations étonnées. Et allongés au bord du monde, nus sous la lune, l’âme envoûtée, ils unirent leurs souffles et leurs teints d’albâtre. Deux petites coupes de champagne en cristal éclairaient la nuit de leurs bulles dorées.
 Mais au matin, la magicienne disparut, évanouie dans la brume ensoleillée.
  L’enchanteur avait encore sur sa langue le goût divin de l’éphémère.



*



Aux Impromptus, il fallait rendre hommage au grand Jacques, à travers une de ses chansons.
 J'ai choisi le merveilleux « Château de Sable » avec cette partition de violoncelle qui me déchire.




lundi 9 avril 2018

La peau de la vie












Qui es-tu, toi qui te pelotonnes dans le cocon humide et doux d'un ventre arrondi par ton petit corps qui jaillit ? 
Seras-tu un ou une, on n'en sait rien encore. Mais tu seras unique.
Sur ta petite image tremblante, avec ton coeur qui tapotille comme celui d'un chevreuil apeuré, ton petit nez mutin et ce profil de statue grecque, tu sembles si sage, comme méditant sur la force énorme que tu portes en toi. Le pouvoir de transformer le chagrin en bonheur, et le froid de la tombe en promesse de vie.
Ton grand-père ne t'aura pas connu. Il est retourné au néant d'où tu viens, fauché comme un brin de paille, trois mois à peine avant ta naissance...Toute la famille en est restée éberluée. Dévastée par un typhon. Par cette douleur transperçante de l'absence subite, transcendée par ta présence, qui a multiplié les larmes en brouillant joie et tristesse.
Mais tu es là, et peu à peu, le cercle se reforme autour de toi, bulle irisée d'espoir et de chaleur. On sourit. Les yeux plissés de félicité.
C'est ta première photo officielle, elle m'émeut terriblement, peut-être parce que j'y retrouve la trace mémorielle de celui qui t'a conçu. Ton père. Mon fils. 
Mon fils qui était aussi un bébé hier, avant-hier à peine...
Et moi, la petite fille toujours un peu irrésolue, fougueuse, grave, émerveillée, en équilibre sur mon fil,  moi qui ai l'âge des folies, du vent, de la mer furibonde, saurai-je apprivoiser ce nouveau coup du destin, cette marche de l'escalier ? M'apprendras-tu à accueillir, dans mes bras, ce secret encore murmuré du monde et des étoiles ? 
Toi qui es le fruit du fruit. Et la fragile peau de la vie, celle qui naît et s'effiloche au sable du temps...




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Musique : Pergolesi, Stabat Mater