mercredi 22 mars 2017

Mât de laine

« Le morne esclavage des adultes m’effrayait. Rien ne leur arrivait d’imprévu. Ils subissaient dans les soupirs une existence où tout était décidé d’avance, sans que jamais personne décidât rien. »
Simone de Beauvoir, mémoire d’une jeune fille rangée






Bien sûr, j'ai des moments ouate, où la vie me comble de rester simplement assise à contempler le monde...molle et alanguie comme une baleine échouée, dans un cocon de confort.
Mais j'ai aussi des moments watt, où l'envie est là, électrique, au ventre, aux tripes. Puissante. L'envie d'avoir envie, dis, Johnny, est-ce l'envie d'être en vie ? 
La vie m'attire, piège mortel. Délicieux. Fascinant. Curieuse, insatiable, insatisfaite. 
Une faim qui ne se résout pas à l'immobile, au prévisible, à l'infernale routine des jours tous pareils, sans avoir l'impression de glisser le long de parois vides jusqu'à la mort par asphyxie... 
J’ai essayé de me fixer tant soit peu, de me choisir un port d’attache. Avec l'idée de me sentir d’ici plutôt  que de là. De m’accrocher, coquillage languide à un rocher. Mais l’appel du large est si fort, le vent des alizés tellement empreint de l’odeur douce et âpre du voyage, la mer si rugissante et si pressante au cœur, que je me suis souvent laissé embarquer vers d’autres rivages, comme on donne un coup de pied salvateur pour se dégager d'une emprise. Celle du temps grisâtre, sans doute, qui grignote nos secondes. Celle de l'habitude qui emprisonne nos raisons dans un étui.
Un temps où il est temps d’entrevoir des lieux nouveaux, d’autres vertigineux paysages, d’autres façons de traverser. Voir ! Voir des couleurs, des lumières inédites ! Ecouter, entendre d'autres voix, d'autres accents, d'autres musiques... Il y a toujours un mur à franchir. Une porte à ouvrir. Un horizon à bercer, avec un virage qui cache un mystère au loin, là-bas. Quel mystère ? Une herbe verte, un air pur...Une ville dans laquelle se perdre. Connaître, découvrir, rencontrer, apprendre, savoir... Ma madeleine de Proust, celle qui me booste, c'est mon mât de laine au rafiot de coton, c'est la mer tricotée du fil de la passion. 
 Je ne  traverserai toujours la vie que comme une éternelle touriste, le coeur et l'âme en bandoulière.

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Pour les Impromptus 

dimanche 19 mars 2017

Derrière la porte



Alice ouvrit la porte, et vit qu’elle donnait sur un petit couloir guère plus grand qu’un trou à rat ; s’étant agenouillée, elle aperçut au bout du couloir le jardin le plus adorable qu’on puisse imaginer. Comme elle désirait sortir de cette pièce sombre, pour aller se promener au milieu des parterres de fleurs aux couleurs éclatantes et des fraîches fontaines ! Mais elle ne pourrait même pas faire passer sa tête par l’entrée...
« Et même si ma tête pouvait passer, se disait la pauvre Alice, cela ne me servirait pas à grand-chose à cause de mes épaules. Oh ! que je voudrais pouvoir rentrer en moi-même comme une longue-vue ! Je crois que j’y arriverais si je savais seulement comment m’y prendre pour commencer. » Car, voyez-vous, il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles.
Lewis Carroll, Alice au Pays des Merveilles





Il est difficile à écrire, ce billet. Pourtant je le sens, là, prêt à bondir comme une bête fauve que je m'efforce de dompter. Je le tourne dans tous les sens, depuis des semaines, en rond, en triangle, en carré, ne sachant pas pas trop par quel bout le prendre. Il est à l'image de mes révoltes et de mes impatiences dans les jambes quand on voit ce qu'on voit et qu'on entend ce qu'on entend...
Je vois la porte : pour l'heure, elle s'appelle « élection présidentielle ». J'imagine bien le jardin que j'aimerais entrevoir : un monde plus juste, plus humain, vraiment social, avec de vraies notions de partage, d'équité, de solidarité. Un monde où le pouvoir serait mesuré, partagé, contrôlé, affaibli par une constitution solide et juste. Ou l'argent public ne serait pas dilapidé impunément. Où l'on abolirait l'immunité parlementaire, ce privilège quasi féodal et indécent. Avec de vraies propositions d'actions  pour assurer l'éducation, le travail, la sécurité, la santé, la retraite de tous, pour que chacun trouve vraiment sa place dans la société sans distinction de couleur ou de genre, ou d'aucune autre sorte. 
Avec un retour urgent aux fondamentaux écologiques sous peine de voir fondre l'humanité plus vite que la glace des pôles
Quelque chose qui apaiserait les colères, les dégoûts, les craintes et satisferait la plupart, très certainement. Quelque chose qui toucherait au coeur des gens. 
Et je nous vois, nous qui sommes tous des Alices en puissance, empêtrés dans nos préjugés, nos égoïsmes, nos courtes-vues, nos clivages, nos résignations, nos doutes, nos hésitations hagardes, oui, empêtrés comme Alice dans son corps trop grand pour la petite porte. La porte étroite de l'espoir.
L'espoir est un rêve éveillé, certes, Aristote, certes. 
Mais qui a dit « Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait » ?
De la lecture d'Alice, ce conte extrêmement riche de symboles, j'ai conçu,  mais vous vous en êtes aperçus depuis longtemps, un goût immodéré pour les signes et les métaphores....
Une insoumission permanente à tout ce qui me révolte et m'indigne, à commencer par l'injustice. 
Et l'idée que fort peu de choses sont vraiment impossibles, en réalité. 
Même si certains amiraux de bateau-lavoir de mille sabords de tonnerre de Brest nous rabâchent à longueur de temps le contraire.
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   Musique : Francis Cabrel.

mercredi 15 mars 2017

Eclats de lune




Fujisan








Sur le pavé bleui de pluie, vous verrez peut-être, un soir d’étrange lune, de bizarres confettis d’aluminium tremblant à la lueur des réverbères. Laissez-moi vous dire que je connais bien cette texture particulière. Ce n’est pas de l’aluminium.
C’est qu’à l’équinoxe, il arrive parfois que des cristaux de pleine lune se détachent de l’astre mort, et viennent se poser à terre en tempête silencieuse. La mousse des prés devient translucide sur leur passage. La mer et les forêts, opalescentes. Les hiboux miaulent. Les chats hululent. Le vent se tait soudain. Aurez-vous un jour la chance d’observer ce phénomène de vos propres yeux ? Car d’ici-là je sais bien que vous ne me croirez pas. Et pourtant…
Les cristaux de lune et leur lumière diaphane et scintillante se posent sur les objets et les détraquent. Comme des doigts de fée, ils laissent de leur passage une empreinte indicible, un courant d’air subtil d’ultrasons. Mais un œil averti reconnaît bien leur marque : la petite aiguille des pendules s’arrête et repart à l’envers, ainsi que les ailes des moulins, d’ailleurs. Tandis que la grande aiguille continue sa course en avant. Il en résulte une distorsion du temps et de l’espace pendant laquelle tout semble possible. La maison et tout ce qu’elle contient se mettent à ronronner, à danser, à trépigner, les murs se déforment comme de la guimauve dans un conciliabule d’ustensiles et d’appareils mal lunés chuchotant dans les corridors. La rampe de l’escalier se prend pour un serpent et ondule sous vos pas. Les chaussettes esseulées errent dans la quatrième dimension à la recherche de leur moitié perdue.

Les cristaux de lune et leur lumière diaphane et scintillante se posent aussi, parfois, sur les gens. L’effet en est très différent. Leur cœur explose alors en mille battements d’étincelles, versant des fleuves d’ouragan. Leur peau se met à palpiter. Leurs mains cherchent d’autres peaux qui palpitent. De fines ailes leur poussent aux chevilles. Leur âme vogue dans un bain frais de gentiane et de menthe poivrée. Et leur sourire fait fondre en sorbet tous ceux qu’il touche. On dit  que leurs yeux portent à jamais dans leurs prunelles de fines particules d’or.



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Pour les Impromptus
Musique: Erik Satie, Gnossiennes